Espace revue de presse

L’ultime et tragique journée d’un paysan qui a tout perdu…

Culture et découverte / Petite Brume, le dernier livre de Jean-Pierre Rochat

«Mardi 12 avril, vente aux enchères publique au lieu-dit Combe du Droit, du bétail et du chédail de la mise en faillite du dénommé Jean Grosjean. Chédail dès 09h00 et bétail dès 13h30. Cantine sur place.» Petite Brume, le dernier roman de Jean-Pierre Rochat, est sans appel, bouleversant et parfois teinté d’ironie cruelle. C’est un livre testament. Celui d’un paysan, Jean Grosjean, qui a tout perdu, qui relate sa dernière journée, celle de la mise à l’encan de ses biens et de ses bêtes. Et parallèlement à l’action principale, il évoque ses souvenirs, sa vie, son métier, et son rendez-vous avec la mort, «saigné à blanc» dans l’indifférence générale, par le couteau des créanciers qui, comme le constate le narrateur, n’ont pas voulu s’entendre pour le laisser vivre.

Ecrivain et paysan, Jean-Pierre Rochat lance avec Petite Brume, son dernier roman sorti de presse en septembre et publié aux éditions d’autre part, un cri d’alarme sans appel sur la condition des petits paysans, mais également, de manière plus générale, sur l’engrenage tragique que vivent tant d’hommes modestes, honnêtes, travailleurs infatigables, heureux de leur condition, dont la vie, un jour, bascule irrémédiablement. Dans son dernier roman, en 100 pages, l’éleveur jurassien raconte en effet la dernière journée de Jean Grosjean, ruiné, contraint de laisser partir sa ferme et ses bêtes aux enchères.

Magnifique et bouleversant, le héros malheureux de ce roman relate, au rythme des dix-huit chapitres qui charpente ce récit et dans une implacable unité de temps et de lieu, la vente aux enchères de son domaine, le commissaire-priseur et ses deux assistantes, les voisins, les acheteurs, le pasteur qui n’est pas là, ses machines, les outils de sa femme, ses vaches qu’il présente une à une dans le cercle de sciure, Petite Brume… Au gré de ses souvenirs, alors que le paysan participe malgré lui à la dépossession de ses moindres biens, au démantèlement méticuleux de son monde, on apprend que sa descente aux enfers a commencé au moment où sa femme l’a quitté pour un autre, qu’elle est partie loin de lui, avec les enfants. «Ma femme, ex dit-on, mon ex, ça reste un peu «la mienne», elle était avec moi dans les bons moments de la vie, dans les scènes bourrées d’effervescence, j’ai de nombreuses images.»

Et le héros tragique de cette journée d’avril de raconter: «J’ai mis trois ans à tomber, tu crois peut-être que je vais me relever? Eh bien non, je me couche, je n’ai plus de ressources cachées, pas de plan B, et pourtant des plans B, j’en était plombé autrefois, nous avions testé des variantes pour nous en sortir, production familiale, produits agricoles artisanaux, avec mon père, avec Frida, avec les enfants, et pour finir, seul, à merder et m’enliser dans les sables mouvants de l’administration judiciaire.»

Tandis que la vente bat son plein, qu’il devient petit à petit un «sans domicile fixe», Jean Grosjean tente de ralentir le temps en balisant sa route d’images du passé; en évoquant les paysages familiers, les saisons, son morceau de pays, en caressant l’espoir d’embrasser une fille une dernière fois avant de pactiser avec la mort, et surtout, en s’efforçant, jusque-là, de rester digne et debout. «Comme la chèvre de Monsieur Seguin qui a tenu toute la nuit, je tiendrai toute la journée, je laisserai partir mes biens avec dignité et c’est seulement au crépuscule que je quitterai cette terre de mes ancêtres pour les rejoindre aux cieux, adieu.»

Petite Brume…
«A prix encore six vaches, neuf génisses et onze veaux, et Petite Brume, avec elle je m’écroulerai, Petite Brume, c’est ma chanson, attends, c’est pas encore maintenant. Captif de ma propre sentence de mort, se serait de la lâcheté de s’échapper.»
Petite Brume, c’est la jument de Jean Grosjean, son talisman. «Petite Brume, c’est avec elle que je galope la nuit en rêve, je suis resté un cavalier dans l’âme.»

Face à l’inexorable pression de notre monde contemporain, les petits paysans auront-ils la force de survivre?  «La société néglige ses paysans et les remplace par des industriels de l’agro-alimentaire, qui ne prennent même plus l’air, assis face aux écrans de commande de leurs machines», constate en effet Jean Grosjean…
Avec ce livre, qui est un cri, l’écrivain paysan jurassien convoque notre société, nous empêche de dormir sur nos deux oreilles.

AGIR

 

Jean-Pierre Rochat, Petite Brume.
Septembre 2017, éditions d’autre part
www.dautrepart.ch
commande@dautrepart.ch

 

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