Les frigos de nos ancêtres
Des glacières naturelles pour conserver les aliments(10.8.04/SC - Les légumes dans le bac inférieur, les ufs et le fromage dans le compartiment idoine, la viande au congélateur. Quoi de plus anodin que ces gestes mille fois répétés ? Nos frigos familiers sont depuis belle lurette indispensables à notre mode de vie. Pourtant, il y a à peine deux générations, ils n'existaient pas. Comment donc se débrouillaient nos ancêtres ? Entre la salaison et le garde-manger grillagé suspendu hors de portée des rongeurs, ils avaient trouvé une ingénieuse solution: la glace des glaciers alpins ou des glacières du Jura.
Dans notre Vieux-Continent, l'usage de la glace appartient à une tradition millénaire.
Déjà au Néolithique et à l'Age du bronze (de 3000 à 800 ans avant J.-C.), les habitants de nos régions se servaient des glaciers alpins et des glacières jurassiennes comme de réfrigérateurs naturels, ce dont témoignent des ossements, poteries et métaux retrouvés au fond des gouffres. Les ingénieux chasseurs y précipitaient même directement le gibier!Le petit âge glaciaire qui sévit en Europe entre 1600 et 1860 favorisa le développement des glacières. Dès la Renaissance, la glace prélevée servit à fabriquer des sorbets, à distiller la bière, à conserver viandes, fromages et poissons et à refroidir les vins. En été, les langues des glaciers du Trient, de Grindelwald, de Saleinaz, d'Argentine, des Diablerets fournissaient une glace réputée jusqu'en France voisine. Pendant la mauvaise saison, les lacs et rivières gelés, à l'instar du Doubs ou, dès 1847 à la suite de la correction des eaux du Jura, le méandre mort de l'Areuse (Fer à cheval), étaient également utilisés.
Depuis la fin du 19e siècle, tout comme les glaciers alpins, la plupart des glacières naturelles du Jura tendent à régresser malgré la couronne d'arbres qui les préserve des ardeurs du soleil. Surexploitation, réchauffement du climat et négligence des visiteurs participent à leur dispari- tion. A noter qu'un groupe de 30 personnes peut élever la température de 14°C dans un rayon de 3,5 m. Des démarches sont heureusement entreprises pour réhabiliter ces sites fragiles souvent encombrés d'ossements et de déchets pouvant contaminer la nappe phréatique.
De nombreux gouffres sont inaccessibles ou à l'état de vestiges. D'autres ont disparu, à l'exemple du petit glacier des grottes de Naye, dans les Préalpes vaudoises: en 1893, un passage fut élargi à la dynamite et de l'air plus chaud y pénétra; 50 ans plus tard, la glace avait disparu. Mentionnons au chapitre des principales glacières:
Glacière du Pré-de-St-Livres, permanente, sur le versant sud du Mont-Tendre, accès par la Route des montagnes, 1 km et demi au-dessous de la croisée de la route de Saint-George et du Marchéruz/Bière. Jusqu'au milieu du 20e siècle, les paysans y refroidissaient leurs bières. Le dome de glace a totalement fondu pendant l'été caniculaire de 2003.
Glacière de St-Georges, permanente. Naguère, les paysans y déposaient leurs greffons de printemps afin d'arrêter leur croissance jusqu'aux plantations d'automne. Durant le 19e siècle, l'exploitation de la glace devint sporadique avant de s'interrompre entre 1889 et 1896. La glacière se développa à nouveau et s'est stabilisée au cours des années 1980.
Glacière de la Genolière, anciennement permanente, aujourd'hui temporaire, à proximité du chalet du même nom, accès par la route de montagne du Col de la Givrine. En 1861, un plancher de glace vive et un pilier de glace occupaient la glacière encore permanente; quatre ans plus tard, à la suite de fortes pluies ayant altéré quelques colonnes de glace mouillée et fragile, un second puits situé à quelque 3 mètres de l'orifice principal s'effondra.
Glacière de Monlési, Jura neuchâtelois, permanente, grotte protégée de 13 m de haut, 40 m de long et 20 m de large, forte de 10'000 m3 de glace. Exploitée du 19e au 20e siècle comme cave à fromages. On dit qu'elle approvisionnait en glace les brasseries parisiennes...
Glacière du Creux d'Enfer de Druchaux, permanente. En 1986, le niveau supérieur de la glace était visible du bord de la cavité et les téméraires sautaient sur le névé, 5 à 10 mètres plus bas. Des spéléologues mal avisés recouvrirent l'orifice d'une bâche, empêchant la neige et l'air froid de pénétrer à l'intérieur pendant l'hiver. Quatre ans plus tard, l'épaisseur de la glace avait diminué des trois-quarts. Si l'orifice est aujourd'hui découvert, la glace n'a pas récupéré et il est peu probable qu'elle parvienne vraiment à se reconstituer.
Glacière d'Allaman, artificielle, vestiges, servait aux besoins des châtelains d'Allaman.
Glacières du Pont, artificielles, vestiges, Vallée de Joux. La glace hivernale provenant du Lac Brenet, du Lac de Joux et du lac Ter était réputée. L'été 1911 fut si chaud que chaque jour un train de glace était envoyé dans la capitale française pour rafraîchir les Parisiens. Les immenses hangars de conservation sont encore visibles. Construite pour les besoins de l'exploitation, la voie ferrée entre Le Pont et Vallorbe est toujours en activité.
Entre autres glacières, creux, gouffres, baumes, puits à neige et névières (neige, mais non glace), mentionnons: Baume Nord du Grand Cunay, Glacière Pierrette, Baume de la Passoire, Glacière du Chalet neuf du Mont-Tendre, Glacières Sud du Mont-Tendre, Baume à la neige, Glacière du Creux-Bastien, Gouffre de Bellevue, Glacière de la Pierre-à-Coutiau, Baume du Crêt-des-Combes, Glacières du Couchant, Gouffre des Croix rouges, Creux à la neige, Glacière du Crêt-des-Dranses
En France voisine, l'histoire de la glacière de Chaux-les-Passavant, permanente, près de Besançon, est édifiante. Au 16e siècle, les moines de l'abbaye de la Grâce-Dieu l'exploitaient avec excès: plus de 300 tonnes de glace étaient extraites chaque été. A la suite de quelques hivers doux, les saints hommes furent contraints de déposer au fond de la cavité la glace des étangs et rivières gelés pour tenter de la reconstituer. Dès le 18e siècle, les habitants purent disposer librement de la glace, ce qu'ils firent sans modération. Pire encore, les autorités accentuèrent les dégâts en prélevant trois colonnes de glace de 30 m de hauteur pour les besoins de l'armée de la Saône. En 1736, des mesures de protection furent prises, la glacière emmurée et fermée. En 1743 déjà, la glace s'était reformée mais, en 1792, la forêt protectrice fut coupée et la glace disparut progressivement. En 1800, un reboisement lui permit de se reconstituer mais elle ne récupéra jamais sa splendeur passée. En 1910 et en 1953, elle fut inondée par des fortes pluies orageuses. Après une disparition temporaire, elle parvint à nou- veau à se reconstituer. Elle est ouverte aux visiteurs de mars à novembre, mais il fait savoir qu'un groupe de 30 personnes peut élever la température de 14°C dans un rayon de 3,5 m.
AGIR
Pour en savoir plus : "Inventaire spéléogique de la Suisse", tome 4 (850 cavités répertoriées),
Maurice Audétat & al., Ed. Société suisse de spéléologie, 2000